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Paroles publiques. Communiquer dans la cité [en]  
Introduction au numéro 47 de la revue Hermès, par Françoise Massit-Folléa et Cécile Méadel
 

Quel visage prennent aujourd’hui les débats publics portés par les technologies de la communication ? La communication médiatisée a déployé des artefacts successifs permettant aux acteurs individuels et collectifs d’exprimer des positions, d’en débattre devant des groupes élargis, de faire entendre de nouvelles voix dans des débats constitués, voire de peser sur la décision politique ou à tout le moins d’en transformer la définition et l’agenda. Les technologies de l’information et de la communication, et principalement l’internet, s’inscrivent à la fois en continuité et en rupture avec les pratiques avérées de publicisation des discussions. Le renouvellement des outils vient à point quand les interrogations sur la participation citoyenne se retrouvent au premier plan.

Face à la crise actuelle de la représentation, dont la nouveauté ne réside que dans ses modalités et interrogations spécifiques (Rosanvallon, 2006), tout ce qui touche au débat politique et qui laisse espérer un élargissement du cercle des participants, une implication accrue de la population et une transformation des échanges entre citoyens ou avec les élus, bref, tout ce qui rompt le face à face ankylosé entre gouvernants et gouvernés est étudié, exploré (Callon, Lascoumes et Barthe, 2001). Des expérimentations nombreuses sont conduites, qui visent à atteindre un ou plusieurs de ces objectifs ; et nombreux aussi sont les travaux qui les étudient . Le présent numéro d’Hermès s’attache à l’étude de ces dispositifs, vus comme des forums où s’exprime, par l’intermédiaire d’un média, ancien ou nouveau, un groupe de participants débattant en public de la chose publique. Qu’on ne s’y trompe pas, il n’y a ni constat, ni recherche d’homogénéité : les objets des débats, la qualité de leurs intervenants, leur mode de publicisation, leur incidence sur le fonctionnement de la cité, sont d’une extrême diversité. C’est cela qu’il s’agit d’éclairer.

Tout juste faut-il admettre que ces formats délibératifs échappent ou peuvent échapper aux contraintes fixées par la science politique canonique : l’exigence de l’égalité entre les participants, la délégation à des représentants, la transparence des procédures et la connaissance (supposée) partagée des formes de clôture de la discussion. À contre-pied des discours mythiques sur la démocratie électronique , ces contraintes ne sont pas, ou alors inégalement et partiellement, celles des dispositifs qui nous intéressent. En effet, à l’épreuve de la mise en chantier, nul n’imagine, on le verra, un substitut radical à la démocratie représentative. Il s’agit simplement, quoique non systématiquement, de l’aiguillonner, de la réformer, voire pour les plus optimistes, de la régénérer.

Ce numéro va donc permettre d’aborder plusieurs types de questions : quelles figures prennent les débats publics selon les dispositifs de communication ? Sous quelles conditions les formats actuels d’expression et de discussion publique permettent-ils de produire des accords faisant autorité, au-delà des acteurs individuels, sur tout ou partie du corps social ? Les moyens de communication disponibles aujourd’hui permettent-ils l’accès de nouveaux contributeurs au débat public et, si oui, sous quelles conditions ? Quelles représentations du corps social ces expériences produisent-elles ? Sur quel « nous » collectif tablent-elles ?

Les articles ici présentés devraient aider à compléter un questionnement spécifique à la communication politique. Il s’agit, à travers des propositions originales et des analyses ancrées dans des études de terrain, de repérer les enjeux, les modalités et les limites des apprentissages d’une publicisation politique contemporaine.

L’effervescence démocratique des formes d’expression publique

La crise de la représentation politique est aussi ancienne que le régime représentatif. Mais les interrogations spécifiques qu’elle revêt aujourd’hui ont conduit à la fois à expérimenter des formes nouvelles de débats publics et à produire une ample littérature explorant le renforcement du rôle du citoyen dans la décision publique.

Selon Rosanvallon (2006), « le développement des formes d’implication des citoyens dans les décisions qui les concernent est (...) l’un des traits majeurs de l’évolution récente des régimes démocratiques ». Pourquoi, dans ces expérimentations et ces pratiques de transformation de la démocratie contemporaine, le débat public prend-il une telle place ? Principalement en raison du refus par les citoyens d’accepter une autorité indiscutée, quand sur nombre de thèmes, au premier rang desquels la santé et l’environnement, les paroles des experts se sont révélées trompeuses... Ce qui suscite un certain nombre de réactions -éventuellement défensives. De ce fait, les instances traditionnellement en charge du politique (puissance publique, collectivités territoriales, corps intermédiaires...) ont mis en place des dispositifs formels définissant la participation du citoyen et soumettant les décisions publiques à la délibération élargie (à la fois dans la loi et dans les pratiques, comme en témoignent par exemple le débat national sur l’École ou la Loi Vaillant sur les comités de quartier). Du côté des citoyens sont aussi explorées des formes de débat public aux contours très divers : elles sont limitées à des groupes circonscrits ou ouvertes au plus large nombre ; elles sont équipées par des dispositifs délibératifs (par exemple sur l’internet) ou plus informels ; elles interviennent dans le jeu politique (en cherchant à peser sur la décision par exemple, que ce soit par la persuasion ou la contestation) ou s’en tiennent à l’écart dans une posture « discrètement dépolitisée » (Rosanvallon, 2006, 303).

Beaucoup ne voient dans les débats dits « citoyens » qu’un simulacre pour une démocratie exténuée. Cette réserve est compréhensible, mais procède d’une vision limitée des enjeux. Que des politiques utilisent les dispositifs de la démocratie participative comme écran de fumée aux lacunes de leurs pratiques ordinaires est certain ; que beaucoup de sites politiques, même lorsqu’ils s’intitulent « forum », soient des vitrines ne permettant aucun échange est non moins avéré . Mais cela ne prive pas d’intérêt toutes les expérimentations ou manifestations de démocratie délibérative ou participative. Que le bourrage des urnes soit une réalité banale du vote n’ôte rien à la puissante efficacité de ce dispositif ! On se place ici davantage dans ce que Pierre Rosanvallon analyse comme une des modalités de l’approche démocratique de la défiance : pour « trouver les moyens permettant de maintenir l’exigence initiale d’un service du bien commun » sont expérimentées des « mises à l’épreuve des jugements », que permettent en particulier les procédures de débats publics. Examiner cette position ne préjuge ni de leur efficacité, ni de leur accomplissement.

Cette approche s’enrichit de ne plus considérer la pratique politique comme l’apanage des corps politiques constitués, et de prendre en considération ce qui se fait aussi « hors les murs », pour reprendre les termes de Bernard Manin (Manin, 1995) : dans des relations de proximité territoriale, dans un rapport complexe avec les médias et entre eux, dans une redéfinition des frontières entre sphère privée et sphère publique, ainsi que dans des espaces dits virtuels.

C’est en invitant une fois de plus à considérer le phénomène général de la communication comme substrat indissociable des pratiques démocratiques que se développe notre réflexion. En effet, les débats sont avant tout producteurs de discours et nous entendons prendre en compte le travail discursif qui part d’un dispositif pour aller jusqu’à la formulation d’un texte, sous toutes ses formes possibles, depuis le programme jusqu’au forum, en passant par les nouveaux formats d’expression multimédia, dans toute leur diversité ou même leurs contradictions.

Notre objet d’études est le discours adressé à un collectif, parfois institué, mais parfois inconnu bien que circonscrit par une thématique - nous n’envisageons pas ici le journal intime, ni la production esthétique. Nous nous intéresserons également aux outils de ce discours et à ce titre l’ensemble des médias dans leur définition extensive - de la réunion publique à la liste électronique de diffusion, de la presse écrite au blog, sans oublier la radio ni la télévision. Nous insisterons sur leurs modes d’emploi, car tantôt ils sont bien maîtrisés - et la maîtrise n’est pas toujours du côté des professionnels, tantôt ils relèvent du bricolage : des compétences se dévoilent alors dans des champs inattendus, particulièrement lorsque les technologies de l’information et de la communication, dont l’internet constitue la figure emblématique, sont sollicitées. D’où l’intérêt de considérer les échanges collectifs à distance comme une catégorie d’expériences où les paroles publiques circulent en écho d’un média à l’autre (voir dans ce numéro les articles de N. Benvegnu, M. Doury et M. Marcoccia, M. Vincent), et de reconnaître les médias comme accomplissant un double rôle : organisateurs de débat mais aussi instruments mobilisés par les acteurs pour produire de la discussion collective.

Le fait de privilégier l’apport de la communication dans la construction du collectif nous conduit à examiner tant l’environnement de la discussion (lois et circulaires, vote, dispositif de campagne, périmètre de l’espace public...) que la question des médiateurs (en revenant sur les figures du journaliste, du militant, de l’expert, du patient, de l’exclu) et celle de la (re)légitimation des valeurs (qu’elles relèvent de la morale, des identités ou de l’intérêt général). Les articles ici rassemblés témoignent de la richesse des questionnements existants : sur la nature de ces paroles publiques (leurs objets, leurs registres argumentatifs, leurs modes de circulation), sur leur statut (« soliloque universel » ou polyphonie) et la mesure de leur efficacité (entre contestation et récupération, entre ouverture et clôture de l’espace public).

Le génie des procédures

L’échange de paroles publiques est parfois « institué », par la puissance publique dans des formats discursifs spécifiés, dans les règles des communautés en ligne. Se pose alors la question de l’élargissement de la participation et des modalités de construction de l’accord. L’échange est parfois « agrégé » de manière aléatoire (dans le cas des blogs) tout en visant l’accès à l’espace public. Un premier ensemble de textes interroge les styles de paroles, les procédures de débat, les modèles de délibération.

Les pratiques de débat public médiatisé, en particulier celles qui sont étudiées dans ce numéro, ouvrent des possibilités de discussion, sans que cela suffise nécessairement à produire de la délibération. Le prophétisme technologique, souvent appuyé sur un individualisme libéral naïf, décrit par (Dahlberg, 2001) comme l’accusation de technologisme (Dacheux, 1998) négligent, au profit d’un modèle unique supposé, la radicale hétérogénéité des moyens de communication et en particulier de l’internet, voire de chacune de ses applications. Comme le montre Dominique Cardon (2006), « la blogosphère » elle-même est composée d’espaces fortement hétérogènes dont, en particulier, la capacité à réunir un public varie de zéro à l’infini...

Il ne s’agit pas plus de nourrir les illusions technicistes d’une démocratie enfin directe (Carveth et Metz, 1996) (Klein et Kling, 1999), ni de préjuger d’une autonomie des outils technologiques, et encore moins de raisonner en termes d’impact. Nous préférons interroger les modalités et les conditions d’un débat public en situation : la société se définit dans ses outils, en même temps qu’elle les produit ; elle se transforme avec ses outils en même temps qu’elle les crée, modifie, implémente. En étudiant la manière dont sont explorées et testées des procédures qui visent à transformer les conditions d’exercice de l’intervention citoyenne, on accepte d’en observer aussi les impasses ou les échecs. Les dispositifs ouvrent des possibilités de débat, mais celles-ci ne s’actualisent que sous un certain nombre de conditions. Il faut en particulier que soient inventées ou explorées des procédures qui puissent (comme cela a toujours été le cas pour la démocratie représentative) être à la fois contestées, discutées, transformées).

Or certains des dispositifs étudiés expérimentent une sorte de génie des procédures qui permet de jouer sur plusieurs tableaux. Sur les contraintes de la communication, d’abord : par exemple en formalisant le contrôle ex-post, en liant responsabilité de l’énonciation et importance de la diffusion par la notion de réputation. « Si vous voulez être lu, soyez responsable, même si vous restez anonyme... » disent ainsi les blogs qu’évoque D. Cardon. Sur la définition de la participation, en second lieu : l’exercice de la démocratie passe par l’apprentissage de la parole publique, les transformations incessantes et la mise à l’épreuve de son encadrement (voir les articles de L. Monnoyer-Smith, M. Doury et M. Marcoccia) ; l’utilisation des TIC, même lorsqu’elles ne sont pas le support exclusif de la discussion, cristallise alors les tensions sur la nature démocratique de l’expérience de débat public (voir l’article de N. Benvegnu). Sur les conditions de déroulement ou de clôture du débat, en dernier lieu : en modifiant l’ordre de discutabilité ; en tentant de concilier des caractères parfois contradictoires de la participation et de la délibération (la capacité à s’articuler à la décision, à produire de l’unité, à rassembler des collectifs scindés).

Ces dispositifs ne sont-ils que des biais de la démocratie ? O. Aïm et Y. Jeanneret, par exemple, estiment que « la volonté de mettre à disposition les éléments d’un débat possible tourne souvent à la mise en visibilité, moins de la parole, que de sa possibilité ». Mais tout dispositif est un biais et la démocratie ne fonctionne qu’avec des biais. Que nombre de ces expérimentations mettent en place des collectifs au caractère éphémère n’empêche en rien (mais n’implique pas plus) l’expression de formes démocratiques de délibération ; sans doute même peut-on penser que l’institutionnalisation des dispositifs serait contradictoire avec leur propre constitution (au sens de règles de fonctionnement).

Les dispositifs de communication ici étudiés, voués à démultiplier les possibilités d’échange entre les personnes, contribuent à modifier les modalités de l’agir individuel, à distribuer autrement ce qui relève de l’action volontaire et rationnelle et ce qui peut être actionné de manière automatisée, y compris dans la discussion ou dans l’échange : en ce sens Ch. Licoppe souligne à quel point la délégation de la décision à l’environnement technologique contribue de manière réflexive au travail d’individualisation.

Accords et désaccords

La seconde partie du volume souligne un paradoxe : l’émergence de « nouvelles voix » dans la discussion et de nouveaux rôles pour les médiateurs traditionnels est concomitante à la réaffirmation de postures identitaires ou morales susceptibles de clore un mouvement d’émancipation des expressions en apparence favorisé par les dispositifs de communication.

Malgré l’importance du discours prophétique sur la transformation des ordres du débat et le renversement des rôles que rendraient possibles les nouveaux moyens d’expression, l’abondante littérature qui a étudié ces questions conclut plutôt à une préservation des ordres existants (entre profanes et experts, dominants et dominés, professionnels et amateurs...). Refusant de trancher une polémique dont les termes, en essentialisant les parties, nous semblent mal posés, notre approche s’intéresse aux énonciateurs de paroles publiques en cherchant à repérer la démultiplication des modalités expressives, les controverses sur les identités sociales et professionnelles des participants et la manière dont l’idéal démocratique est transgressé, renforcé, déplacé, ou simplement maintenu.

Dans la littérature qui vise à mesurer l’impact d’internet sur la mixité des participants et l’arrivée de nouveaux discutants (Stanley et Weare, 2004), ce sont les thèses en faveur de l’égocentrisme d’internet (Sunstein, 2002) (Lev-On et Manin, 2006) qui pèsent le plus lourd. Un premier enjeu consiste donc à savoir si les dispositifs étudiés permettent une transformation des participants. Comme on le voit dans l’article de G. Beauvallet, il y a une vocation affirmée à en élargir le nombre - et un talent certain employé à cette fin. L. Allard et O. Blondeau mettent en lumière les capacités expressives de publics confrontés à l’image floue ou déformée que donnent d’eux les médias classiques. Pour leur part, loin de la glose sur de nouvelles identités, J. Bourdon, mais aussi M. Vincent, exposent la réaffirmation d’une identité qui pousse à son renforcement, voire à sa cristallisation. Et H. Glévarec pointe la (re)constitution d’un espace de normativité : des dispositifs (les libres antennes) dont le principe affirmé semble être de battre en brèche les normativités morales posent en fait les limites du discutable. Enfin, en interrogeant la figure de l’expert (le militant associatif chez S. Proux et al., le journaliste localier chez O.Tredan), on voit apparaître des tensions dont la résolution ne passe pas par les fantasmes d’une communication désintermédiée. La double critique anti-hégémonique (dénonciation du monopole des médiateurs) et expressiviste (libéralisation de la parole profane pour permettre des formats hétérodoxes) n’est donc pas une ressource partagée.

Les « paroles publiques » dont il est ici question accèdent au statut d’opinions disponibles dans l’espace public à travers des modalités complexes -alors qu’elles étaient auparavant peu nombreuses à se faire entendre et cadrées par une esthétique et une rhétorique monocordes. Elles combinent un allégement (mais non une suppression, comme le prouve la vigueur des réactions lorsqu’il y a transgression) des contraintes énonciatives qui pèsent sur les formats traditionnels de communication et un métissage des formes du discours (humour, utilisation d’outils graphiques, audiovisuels ou sonores, format langagier intimiste, anathème, etc.) et de l’argumentation collective.

À ce stade, on peut se demander si ces énoncés rendent compte de positions mieux partagées ou s’ils proposent d’autres formes d’articulation avec les acteurs traditionnellement engagés dans la sphère publique.

« Quand débattre, c’est faire ... »

La troisième partie étudie des exemples de construction de nouveaux collectifs qui parfois cherchent très explicitement (jusqu’au cadre conventionnel d’un parti politique chez G. Beauvallet), parfois sont amenés progressivement, à peser sur l’agenda politique. Selon quelles modalités la discussion peut-elle s’articuler avec l’action ? Les questions de représentation ne sont pas ici travaillées en tant que telles, mais leur formulation travaille la conception d’une démocratie renouvelée. Comme le rappelle Bernard Manin (1995), il est aujourd’hui courant de caractériser le gouvernement représentatif comme « gouvernement de la discussion » mais la discussion elle-même « ne comporte aucun principe d’arrêt ». Ainsi les groupes qu’étudie N. Auray font preuve d’une très grande inventivité à la fois pour éviter le vote et pour assurer le contrôle permanent des représentants. L’exercice politique n’est donc pas restreint à la participation aux processus de décision.

Le problème de l’agrégation des paroles publiques se pose tout particulièrement sur l’internet : comment comprendre ce qui permet, à partir d’échanges discursifs plus ou moins symétriques, de produire des collectifs capables d’exister ou de se faire entendre en dehors de leur cercle restreint ? Pour certains des cas analysés, on est plutôt dans le nouveau modèle de l’implication décrit par Jacques Ion (1994) avec recherche d’efficacité, privilège accordé à l’obtention de résultats et implication circonscrite. La littérature existante met surtout l’accent sur la comparaison entre militantisme on line et off line (Dahlberg, 2001 ; Nip, 2004). S’intéressant aux formats d’action, plusieurs travaux s’attachent à montrer que des listes de diffusion électronique peuvent offrir un lieu de promotion de soi (et de l’entre-soi) pour une « société civile » à la fois sollicitée et autoproclamée (voir l’article d’A. Lakel et F. Massit-Folléa), mais qu’elles peuvent aussi être le lieu d’une articulation fine entre collectif électronique, individu compétent et associations instituées (voir l’article de M. Akrich et C. Méadel). Dans les deux cas cependant, la dimension d’apprentissage délibératif est présente, ainsi que l’articulation avec l’activité non virtuelle.

La transformation portée par les approches en termes de démocratie participative consiste justement à rompre l’opposition entre décision et formation de la volonté politique, comme le montre l’article de M-G. Suraud : dans la perspective procédurale, le moment crucial (celui de la décision) se situe lorsque se construisent des positions politiques - non comme le résultat de négociations interindividuelles mais comme l’issue de la délibération devenue publique.

Dans ce cadre, la question de la représentativité n’est pas adéquate : les contours du collectif sont mouvants, éphémères, souvent objets de controverse ; le leadership est soit malvenu, soit inutile, soit localisé et provisoire. On ne peut parler non plus de démocratie directe stricto sensu  : il y a complémentarité et non substitution d’un format démocratique à d’autres.

Conclusion

Ce numéro d’Hermès devrait montrer, du moins nous l’espérons, qu’à rebours de l’assertion selon laquelle « la parole citoyenne est un véritable impensé de la démocratie d’aujourd’hui » (Breton, 2006), de nombreux chercheurs abordent de manière solide et contrastée la question cruciale des transformations de l’expression démocratique et de ses médiations. Le débat sur le rôle des médias en politique est en définitive mal cadré s’il se contente d’opposer les partisans de la thèse du renforcement des positions acquises à ceux de la mobilisation par les médias : il fait l’impasse sur la diversité des médias, des discussions et des organisations, sur la complexité des articulations entre les dispositifs, les acteurs, les discours. Bref sur l’affirmation d’un pluralisme qui n’a pas à être confondu avec le particularisme social et la réduction de l’espace démocratique (Mellos et Savidan, 1999), bien au contraire.

Comme on le voit, et surtout comme on le verra à lire ces textes, la mise à disposition ou la construction d’un espace de débat ne suffit pas à elle seule à permettre la délibération. Il n’est donc pas question de produire un diagnostic global, ni pour chanter les louanges d’une parole publique enfin libérée, ni pour se lamenter sur la perte de sens ou l’affaiblissement de la démocratie ! En revanche, puisqu’il s’agit de prendre au sérieux l’idéal délibératif, c’est en acceptant d’aller au-delà des procédures institutionnelles formalisées et de prendre en compte la richesse de leur actualisation dans des procédures médiatisées que l’on peut vérifier à quel point le débat est un ingrédient fondamental pour la possibilité d’une société démocratique.

Références bibliographiques

Bourre R. et Loiseau G. (dir.), « Démocratie locale et internet », Sciences de la société, 60, octobre 2003.
Breton, P., L’incompétence démocratique. La crise de la parole au coeur du malaise dans la politique, Paris, La Découverte, 2006.
Callon, M., Lascoumes, P. et Barthe, Y., Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Le Seuil, 2001.
Cardon, D. , Jeanne-Perrier V., Le Cam, F., Pélissier, N., « Présentation », Autopublications, Réseaux, vol. 24, n°137, 2006, pp. 9-25.
Carveth, R. et Metz, J., "Frederick Jackson Turner and the democratization of the electonic frontier", The American sociologist, 1996, 27, 1, pp 72-90.
Dacheux, E., "Internet, un outil susceptible de revolutionner le militantisme des citoyens europeens ?" Metz, Mediations sociales systemes d’information et reseaux de communication, 3-5 decembre, 1998, pp 93-101.
Dahlberg, L., "Democracy via Cyberspace : Mapping the Rhetorics and Practices of Three Prominent Camps", New Media & Society, 2001, 3, 2, pp 157-177.
Ion, J., "L’évolution des formes de l’engagement public", in L’engagement politique. Déclin ou mutation ?, Perrineau, P. (dir.), Paris, Presses de la fondation des sciences politiques, 1994, pp 23-39.
Klein, H. K. et Kling, R. P., "Tocqueville in cyberspace : Using the Internet for citizen associations ; Identity, Voice, and Community Formation via the Internet", The Information society, 1999, 15, 4, pp 213-220.
Latour, B. et Weibel, P. (dir.), Making Things Public.Atmospheres of Democracy, Karlsruhe, Germany, MIT Press and ZKM, 2005.
Lev-on, A. et Manin, B., "Internet : la main invisible de la délibération", Esprit, 2006, mai..
Manin, B., Principes du gouvernement représentatif, Paris, Calmann-Lévy, 1995.
Mellos, K. et Savidan, P. (ed.), Pluralisme et délibération. Enjeux en philosophie politique contemporaine, Presses de l’Université d’Ottawa, 1999
Nip, J. Y. M., "The Relationship between Online and Offline Communities : The Case of the Queer Sisters", Media, Culture & Society, 2004, 26, 3, pp 409-428.
Rosanvallon, P., La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Paris, Seuil, 2006, 345 p.
Stanley, J. W. et Weare, C., "The Effects of Internet Use on Political Participation. Evidence From an Agency Online Discussion Forum", Administration & Society, 2004, 36, 5, pp 503-27.
Sunstein, C., Republic.com, Princeton, Princeton University Press, 2002, 240 p.
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Pour aller plus loin : Sommaire du numéro
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Françoise MASSIT-FOLLEA


 
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