Introduction à la troisième table ronde
Identités et réseaux sociaux, les enjeux éthiques liés à l’autonomisation de l’individu et aux nouvelles formes de relations sociales
Par Françoise Massit-Folléa
Mon propos introductif sera d’abord illustratif. J’utiliserai quatre exemples de manière à inscrire des pistes de questionnement dans la réalité quotidienne des pratiques de l’internet (et principalement du web). Celles-ci sont en effet toujours marquées, entre aspects positifs et aspects négatifs des usages des techniques, d’une ambivalence qui correspond à l’ambivalence démocratique fondamentale : l’affirmation de la liberté du sujet et les impératifs de la construction du vivre-ensemble.
Premier exemple. C’est celui d’un fait divers récemment survenu en France (mais il aurait pu se produire n’importe où) : une adolescente de 15 ans s’éprend d’un jeune motard rencontré sur un chat ; après plusieurs semaines de relations virtuelles, elle fugue de chez elle, rejoint le jeune homme à 600 km de là. À son arrivée en gare, elle est accueillie non par le soi-disant jeune motard mais par un quadragénaire qui s’avère être un vrai pédophile. Par bonheur le tracking effectué par la police permet la localisation de la machine émettrice et par suite la localisation du criminel et de sa victime.
Deuxième exemple (relevé par Paul Ford [1]) : sur un jeu sportif en ligne, un handicapé moteur n’est pas stigmatisé du fait de son handicap, il peut rivaliser et même dépasser en performance des joueurs valides, et sans problèmes être compté parmi eux. En revanche, s’il souhaite créer un univers virtuel à sa mesure, il ne pourra pas trouver de personnage en fauteuil roulant dans les propositions de personnages des SIMS.
Troisième exemple : il vient du Japon. Lors de la rentrée scolaire 2006, la dernière mode était au cartable équipé d’une puce de localisation, permettant aux parents de se rassurer à bon compte lors des déplacements de leurs enfants. Jusqu’à quel âge va durer ce « maternage » (on peut procéder de même avec leurs téléphones portables) ? Ce « principe de précaution » n’est-il pas contradictoire avec l’une des bases essentielles de l’éducation, à savoir l’apprentissage de l’autonomie ?
Dernier exemple, enfin, qui concerne également le milieu éducatif. La vogue de propositions de e-learning en modules bien découpés, émanant soit d’institutions éducatives soit d’officines privées, est censée répondre aux demandes pour construire un parcours de formation selon des besoins particuliers. Mais, pour utile que soit ce service dans des cas précis (maladie, isolement, etc.), la dérive consiste dans la promotion d’un apprentissage désocialisé qui conduit tout droit à l’éducation-marchandise.
J’adopte volontiers la définition proposée hier par Constance Bommelaer de l’éthique comme un « pont » entre la philosophie et les pratiques. Pour en venir aux deux pôles de notre table ronde, je voudrais souligner que la relation entre identité et altérité n’est pas née avec le net : rappelons-nous la revendication POETIQUE de Rimbaud « je est un autre » ... Sur le net, pseudonymes, anonymat, et autres avatars sont autant de manières qu’a l’internaute de jouer avec son identité. Les identités qui se manifestent sur le réseau CIRCULENT comme autant de projections des intentions et valeurs des internautes - dans des espaces d’action épars et souvent concurrentiels (cf la matrice de Leafar traduite et adaptée par Fred Cavazza [2]). Ce que l’on est, c’est à la fois ce que l’on a, ce que l’on sait, ce que l’on veut, ce que l’on fait. Mais accepter le droit aux identités ACTIVES ou MULTIPLES ou NEGOCIEES est-ce forcément reconnaître le « droit au mensonge » ? Cette notion fait l’objet d’une polémique philosophique très ancienne, à propos de laquelle Paul Mathias met l’accent sur la différence entre « s’identifier » et « être identifié » [3].
Aujourd’hui, au nom de la « sécurité » (des échanges, des biens, des personnes) existent des outils « d’identification » dont il faut distinguer dans un premier temps les fonctions : localisation, vérification, certification, authentification ... Cette préoccupation a donné naissance à la fois à des législations diverses et à un marché de solutions techniques florissant, mais les Digital-Identity-Management-Systems comportent en eux-mêmes un risque de REIFICATION. À l’autre bout de la chaîne émerge sur la scène scientifique et médiatique la question des « droits des robots ». Dans cette veine, Paul de Hert va dans quelques instants questionner « le droit à l’identité face à l’internet des objets »......
Un antidote pourrait consister à élargir la connaissance - au sens d’information « digérée » - des tenants et aboutissants des « usages » des techniques de reconnaissance et de sécurité : en quoi consistent-elles ? qui les met en œuvre ? au nom de quelles obligations ? avec quelles garanties ? Il est regrettable que les industriels conviés à notre rencontre aient si peu répondu Présents ! Car la nécessité est grande de tenir trois bouts de la chaîne : la normalisation technique (qui décide ? selon quels intérêts ?), l’éducation (savoir comment ça marche et pourquoi ça marche de cette façon), la déontologie au niveau des points de contrôle (quelles valeurs inscrit-on dans les dispositifs ?).
Ainsi Kim Cameron (de Microsoft, cité par Internet Actu [4]) promeut « les 7 lois de l’identité numérique » en insistant sur le besoin de « réciprocité » dans la notion de confiance (si l’usager se laisse identifier et authentifier, ce doit être une démarche consentie et l’offreur de service doit faire de même en retour - en explicitant par exemple à quoi il va employer ce que l’usager laisse comme trace ou comme données personnelles). Sinon on risque de retrouver la figure du serpent hypnotiseur dans le Livre de la Jungle « fais-moi confiance » (confiance aveugle)...
Les notions de RESPONSABILITE personnelle et commerciale sont donc des pistes importantes dans l’équilibre des droits et des devoirs. Sur ce point, notre rapporteur Mary Rundle présentera en fin de session les principales conclusions de l’étude qu’elle a conduite avec Chris Conley pour l’UNESCO sur « les implications éthiques des nouvelles technologies » (2007).
Mais venons-en au deuxième pôle de notre réflexion, celui de la sociabilité en réseau.
Je l’aborderai en citant un message posté récemment sur la liste de diffusion électronique d’ISOC France :
« la sécurité technique ne peut pas régler des problèmes interpersonnels. Pour illustrer le propos, rappelons que le conducteur automobile ose prendre le volant non pas tant du fait des sécurités de son véhicule (airbag, ceinture de sécurité etc. ) ou de l’aménagement de la voierie mais seulement parce qu’il sait (relations interpersonnelles) que les autres usagers de la route vont (relativement bien) respecter la conduite à droite (et quelques autres règles consenties, apprises et inscrites dans des lois) ».
L’internet étant d’abord un moyen de communication, le web participatif (ou web2.0) paraît en passe d’en accomplir les promesses initiales. De nouveaux logiciels et des plateformes dites de social networking démultiplient la circulation de contenus bottom-up et la création de nouvelles communautés d’intérêt. Mais qui s’en saisit ? et pour quoi faire ? À côté d’individus friands « d’extimité » ou de formes très abouties de marketing « viral », y-a-t’il vraiment place pour le renouvellement des formes d’engagement citoyen ? Serge Proulx et Soenke Zehle vont chacun à leur manière proposer des réponses.
Je voudrais cependant attirer votre attention sur un point : séparer abusivement ces trois types d’usages serait contre-productif pour la réflexion et l’action car
sur e-bay comme dans la blogosphère politique [5] jouent les effets de réputation et de compétence ;
sur les avis de lecture d’Amazon.com comme sur les listes électronique de patients [6], il peut être contrevenu à l’éthique de la discussion.
À mon avis, c’est le mythe de la fin des intermédiaires qui est contreproductif. MÊME SUR LE NET, TOUTE ACTION EST CONSTRUITE ET SITUEE SOCIALEMENT (au sein d’institutions et d’organisations, d’agendas publics ou de compétition économique, de ressources disponibles de tous ordres - compétences, argent, accès, etc.). Autrement dit, toute notion d’auto-régulation des conduites est inscrite dans un processus de médiation (sinon de contrôle collectif) dont doivent être précisées les « garanties de bonne fin ».
Je tirerai de cela deux conséquences :
Le rôle de la technique doit être pensé dans ce processus comme une composante non neutre indissociable de la « culture » moderne. La « technique » est ici entendue au sens large : à la fois le design des objets et des infrastructures, les pratiques industrielles, commerciales et déontologiques des constructeurs, des fournisseurs d’accès et surtout de services, mais aussi les compétences et intentions des usagers et encore les normes et règles qui s’appliquent à tous les acteurs, hommes, machines et organisations. L’identité sur l’internet est le produit de toutes ces composantes.
C’est à partir de là seulement que l’on peut interroger le mode de construction du collectif sous l’angle de la LEGITIMITE : à travers le rôle des « technologies du commun » selon la formule que va préciser Soenke Zehle ou grâce à l’ouverture des politiques publiques pour favoriser, et non entraver, les user-generated-contents qui sont l’objet actuel des recherches de Serge Proulx.
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