Retour d’Egypte
Echos de la quatrième rencontre annuelle du Forum sur la Gouvernance de l’Internet, Sharm-el-Sheikh, 15-18 Novembre 2009
Par Françoise Massit-Folléa et Francesca Musiani

Introduction
L’IGF est utile, pour (presque) tout le monde
La quatrième réunion annuelle du Forum sur la Gouvernance de l’Internet (IGF en anglais) s’est tenue à Sharm-el-Sheikh, en Egypte, du 15 au 18 Novembre 2009. Après que le thème « droits, principes et Internet » eut été considéré comme trop spécifique [1], elle avait pour intitulé « Gouvernance de l’Internet - Créer des opportunités pour tous ». D’après les estimations du président de la manifestation, M. Tarek Kamel, Ministre de l’Information et des Communications égyptien, la réunion de Sharm a connu la plus forte participation, avec plus de 1800 inscrits de 112 pays, 96 gouvernements représentés, et 122 représentants des médias accrédités [2] Sans compter les participants « en ligne » des séances proposées en webcasting.
Pendant quatre jours, cinq si l’on ajoute le symposium annuel du réseau académique GigaNet du 14 novembre, les questions ouvertes dans le scénario actuel de la gouvernance de l’Internet (telles que les droits de l’homme et le respect de la vie privée dans le contexte de l’Internet, les problèmes d’accès dans les pays en développement, l’internationalisation des noms de domaine, la neutralité du Net, l’Internet du futur et IPv6, les réseaux sociaux et le droit) ont été discutées par les représentants des différentes parties prenantes. Outre les séances plénières, avec leur lot de discours convenus mais aussi quelques propos plus toniques, plus d’une centaine d’ateliers et autres réunions ont animé le Palais des Congrès Maritim Jolieville.
A ces sujets doit s’en ajouter un autre, qui a fini par devenir le plus important de tous, à savoir l’avenir du Forum : son mandat fixé à Tunis était de 5 ans et la question est posée de son renouvellement après IGF 2010 qui se tiendra à Vilnius, en Lituanie. Que les supporters de l’IGF soient ici rassurés : à l’exception possible de la Chine, le format et les buts du Forum ont reçu des éloges presque unanimes et il y a de fortes probabilités pour que l’Assemblée Générale de l’ONU vote sa prolongation. En espérant qu’un débat ouvert et inclusif (on souligne débat) puisse effectivement avoir lieu sur les procédures, contenus, instruments et résultats possibles du dispositif. Dans ce sens, la réunion de Sharm-el-Sheikh donne cependant l’impression d’une occasion insuffisamment exploitée ...
Vue l’abondance des thèmes de réunion, nous limitons évidemment ce compte rendu à quelques moments-clés du programme [3] .
La cérémonie d’ouverture
Entre nostalgie et « tweets [4] »
L’ouverture des travaux du Forum a réuni un groupe intéressant de « keynote speakers », qui ont permis de donner à l’après-midi du 15 novembre un aspect moins cérémonieux que d’habitude. Deux interventions en particulier ont éveillé notre attention.
Tarek Kamel, Ministre de l’Information et des Communications de la République égyptienne, a très rapidement orienté son discours vers un insolite et, on pourrait dire, rafraichissant discours de réminiscence sur les jours pionniers de l’Internet, dont il a lui-même été un acteur. « Je me souviens encore du premier atelier sur l’Internet que l’Internet Society (ISOC) a organisé à Palo Alto pendant INET 1992 avec Vint Cerf, Larry Landweber, et George Sadowsky des États-Unis, » s’est remémoré M. Kamel, « où ils nous avaient invités à cette époque, pionniers et jeunes entrepreneurs des pays en développement, pour travailler à l’introduction de la connectivité au monde en développement et à nos pays. » M. Kamel a également annoncé que, suite à la récente « internationalisation » des noms de domaine, l’Égypte avait postulé pour être le premier pays ayant un nom domaine de premier niveau en arabe, concluant avec satisfaction que « l’Internet parle maintenant l’arabe ».
Un autre pionnier de l’Internet, le créateur du World Wide Web Tim Berners-Lee, s’est montré particulièrement excité de pouvoir, devant l’auditoire de la Summit Room, inaugurer la « World Wide Web Foundation » ... au moyen d’un « tweet » ! « C’est comme ça qu’on fait aujourd’hui, mesdames et messieurs, » a-t-il souri en montrant son téléphone portable. « Vous faites partie d’un réseau social. » La Fondation, a expliqué M. Berners-Lee, est née à côté du célèbre groupe de standardisation technique W3C à la suite de la prise de conscience par ses dirigeants que « non seulement nous avons besoin des normes, non seulement nous avons besoin de la science, mais nous avons aussi besoin de penser à la société en général. […] À partir de maintenant, on regarde le Web comme l’humanité connectée. »
Le discours du fondateur de Yahoo !, Jerry Yang, a repris cette expression pour souligner que, pour les grandes entreprises IT, le défi actuel n’est pas seulement de « mettre en ligne le plus grand nombre possible de gens, mais d’assurer qu’une fois qu’ils sont en ligne, ils aient quelque chose de productif à faire, du profit à en tirer, la possibilité de faire des expériences significatives. »
Les politiques au régime « multistakeholder »
Précaution oratoire : nous ne retraçons évidemment que quelques éléments des présentations publiques, bien d’autres échanges ont dû se passer en coulisses …
Aux côtés de leurs « pairs » d’un jour (représentants de la communauté technique, des entreprises, des associations), un nombre impressionnant de ministres venus du monde entier ont eu droit à leurs 10 mn de tribune. Sans compter la matinée réservée à la Fondation de la Première Dame égyptienne – qui a valu à tous les congressistes la « confiscation » provisoire de leur prothèse communicationnelle (leur téléphone portable) et occasionné l’une des rares queues interminables de cet IGF pour le reste plutôt bien organisé …

Plus sérieusement, on retiendra la présence de la Commissaire européenne Viviane Reding, qui achevait pratiquement là son mandat, et de la représentante de la présidence suédoise de l’Union, une présence plutôt discrète des parlementaires européens, mais en revanche une intense activité des fonctionnaires du Conseil de l’Europe : ils ont animé ou co-animé rien moins que 7 ateliers et diffusé plusieurs documents qui tous expriment le souci de l’institution de lier Internet et Droits de l’Homme. Sur ce sujet, on a noté que la contestation interne au pays hôte a été beaucoup plus discrète qu’à la réunion de clôture du SMSI à Tunis.
Enfin la Secrétaire d’Etat française à la prospective et à l’économie numérique avait fait le déplacement et a soulevé l’intérêt de l’assistance en annonçant un colloque à Paris en juin 2010 sur « le droit à l’oubli », un thème émergent qui tranchait sur les propos plus convenus de sa session.
Séance « ressources Internet critiques »
La « nouvelle » ICANN se dévoile (et célèbre l’IGF) [5]
Les animateurs de la séance ne voulaient pas que l’attention des participants se focalise trop sur l’ICANN. Et bien qu’ils aient partiellement réalisé leur objectif, il y a peu de doute que c’est bien aux déclarations de l’exubérant PDG de l’organisation, Rod Beckstrom, qu’on doit les moments les plus tendus et les pics d’intérêt de la séance.
Déjà au cours de la séance d’ouverture, M. Beckstrom – récemment nommé PDG de l’ICANN et à ce titre signataire de l’Affirmation of Commitments entre son organisation et le Département du Commerce des Etats-Unis (voir infra) – avait déclaré que c’est bien sur le sujet « chaud » des ressources Internet critiques que l’IGF avait livré ses résultats les plus importants. Il a aussi souligné que c’est ce différend qui a constitué la première raison pour créer le Forum. M. Beckstrom a peut-être oublié que, lorsque le processus a démarré, le secrétariat et le groupe de consultation multi-stakeholder de l’IGF avaient soigneusement évité le sujet, en prévoyant pour Athènes seulement quatre sessions sur accès, ouverture, sécurité et diversité ; c’est seulement à la suite de protestations réitérées (des pays émergents et de la société civile) qu’une cinquième session ad hoc avait été ajoutée pour le deuxième meeting de Rio. Ce fut donc étrange que d’entendre le PDG d’ICANN argumenter que c’était la pression de l’IGF qui avait amené à la « libération » d’ICANN , passant de la surveillance par les États-Unis à un modèle plus internationalisé et multi-acteur. « Vous avez fait parvenir des messages très clairs aux membres de la communauté Internet, » a-t-il dit. « On vous a écoutés » [6] .
Tel n’a pas été le cas pour les représentants de l’Union Internationale des Télécommunications. L’agence ONU de standardisation est traditionnellement peu appréciée par la communauté Internet, qui a toujours trouvé ses niveaux de bureaucratisation et de fermeture bien trop élevés pour un développement de standards agile ; comme le souligne Loïc Damilaville [7] , il se peut que ces critiques soient le motif premier de la discorde. Cependant, la question posée par le consultant de l’UIT Sureswaran Ramadass, à savoir la possibilité d’avoir de multiples organisations distribuant les adresses IPv6 comme garantie de non-monopole, aurait pu être discutée de façon plus articulée que la réponse tranchante de M. Beckstrom : « Même si vous obtenez ce que vous voulez, vous voulez une autre organisation pour le fournir. Vous avez un problème politique, pas fonctionnel. »
Le PDG d’ICANN a ensuite publiquement discuté l’Affirmation of Commitments, en décrivant le nouvel accord comme une « institutionnalisation et commémoration de la coordination technique des noms de domaine et du système d’adressage » par ICANN, une confirmation plus claire que « l’attention et l’intérêt public d’ICANN sont de nature globale », un engagement à « offrir plus de choix aux consommateur » (via de nouveaux noms de domaines génériques, urgence cependant différée …) et à maintenir « un Internet unique et interopérable ». La discussion a montré approbation et consensus général, même si plusieurs intervenants (notamment Willie Currie de l’APC ou Stefano Trumpy, représentant de l’Italie au GAC), ont souligné que le contrat « ouvrait plusieurs pistes », à creuser si l’on veut poursuivre dans la voie de la légitimation et de l’internationalisation. A suivre, donc...
A ce stade de notre « journal de voyages », nous nous permettons de livrer un bref point de vue critique de cette nouvelle donne.
Vers l’internationalisation de la gouvernance de l’internet : pas de géant ou entrechat ?
Le 30 septembre 2009, donc, étaient annoncés en fanfare un nouveau contrat (intitulé « Affirmation of Commitments » - AoC) entre ICANN et le gouvernement des Etats-Unis et en parallèle le lancement des noms de domaine en caractères non latins, présentés comme deux étapes-clés d’une « internationalisation » d’ICANN.
- le contexte :
Lors du SMSI, les pays émergents et les pays en développement ont revendiqué très vigoureusement plus d’égalité dans l’organisation du monde numérique. Bien que le statu quo ait prévalu, le dialogue dit « multistakeholder » se poursuit à l’IGF et exerce une certaine pression. Le besoin d’évoluer s’explique alors en partie par le souci américain de ne pas se faire contourner ! On pourrait aussi y voir l’influence des orientations de la nouvelle administration Obama. Mais on soulignera que le nouveau patron d’ICANN vient du Homeland Security Office et que le récent document de « cyberpolicy » de la Maison Blanche, tout comme les propos du président, insistent sur la croissance et la sécurité des Etats-Unis plus que sur un nouveau « NOMIC » [8] …
concernant l’AoC :
La négociation n’a guère été transparente (malgré des débats en commission au Capitole) ; le résultat est assez mince. On ne touche pas à la fonction IANA [9] , on réaffirme le caractère « multistakeholder » de l’organisation et on insiste sur le rôle du Government Advisory Committee (GAC) et la prise en compte des usagers de l’internet sans fournir d’engagements précis, mais surtout - c’est la principale réforme en terme de « gouvernance » - l’accent est mis sur « l’accountability » d’ICANN : ce n’est plus à l’administration nord-américaine que l’organisme doit rendre des comptes mais à des comités d’audit institués sur quatre thèmes (intérêt public, stabilité et sécurité, concurrence et respect du consommateur, annuaire WHOIS [10] ).
Des changements bien limités … D’autant que pour cet « élargissement » du contrôle d’ICANN, les thèmes sont pré-déterminés, les évaluateurs sont majoritairement issus de l’organisation ou choisis par elle (selon un principe d’auto-évaluation), les conclusions sont non contraignantes … Alors que dans le même temps la sécurisation du serveur racine (DNSSEC) est autorisée par le DoC, gérée par ICANN et implémentée techniquement par Verisign, soit toujours les mêmes acteurs-clés. La question est donc moins celle du statut flou d’ICANN (semi-public ou semi-privé) que sa situation de monopole de fait sur les ressources critiques de l’internet [11] .
concernant l’internationalisation des noms de domaine :
Deuxième innovation : après plusieurs années de blocage, ICANN a annoncé sa « conversion » aux IDN (internationalized domain names), que beaucoup ont salué comme la reconnaissance du multilinguisme sur l’internet. Là encore il faut aller voir de plus près …
C’est bien évidemment une question de standards, de norme technique, mais c’est aussi une question éminemment politique …
Pour comprendre, faisons un petit retour en arrière : alors que 92% de la population mondiale n’a pas l’anglais comme langue maternelle, la base linguistique de l’internet repose sur la base ASCII [12] qui supporte seulement l’alphabet latin, et encore sans signes diacritiques (accents, cédilles, majuscules etc.). À partir de la norme ISO 1046, standard du jeu universel de caractères développé en UNICODE, de nombreuses initiatives éparses ont tenté d’y remédier. Suite aux travaux d’un groupe spécialisé de l’IETF [13] créé en 2000, une norme IDN a été choisie à l’intérieur du système DNS existant : une séquence de caractères ajoutée devant le codage ASCII pour les noms de domaine de premier niveau, une sorte de préfixe de translation, intégré côté navigateur de manière « automatique [14] » . Validée en 2003, mais mise en oeuvre par les responsables du nommage plus de 6 ans après, la solution sera implémentée dès la fin de cette année pour six noms de domaines-pays [15] (ccTLD).
Certes on disposait déjà de claviers commutables dans les langues arabes et asiatiques, de logiciels disponibles en plusieurs langues, de contenus aussi (via des aménagements de la norme html), d’où les sites web accessibles en chinois ou en arabe, par exemple, à l’intérieur d’un nom de domaine tel que .cn, .eg, etc. Mais désormais, au cœur du système de nommage, des URL [16] rédigées dans différents alphabets seront admises. L’Union européenne, espace politique plurilingue, est évidemment très intéressée : depuis le 10 décembre, il est possible d’enregistrer des noms de domaine avec cédille et accents (tilde, aigus …) ou en alphabet grec ou cyrillique (pour le bulgare) et « dès que possible » le .eu sera enregistrable dans ces alphabets. L’UNESCO quant à elle vient de signer tout récemment une convention avec ICANN, dans le cadre de sa mission de protection de la diversité culturelle et linguistique.
Concernant cette innovation, les points de vue sont cependant contrastés : c’est une chance pour la diversité et l’accès à l’internet des non-anglophones estiment les uns, alors que d’autres évoquent un risque de balkanisation, de fragmentation de la Toile (des univers clos sur eux-mêmes tels qu’en rêvent les régimes non démocratiques). La volonté de garder un espace unique de nommage n’est pourtant pas remise en cause, quoique des spécialistes continuent de rechercher une internationalisation plus effective, via d’autres solutions techniques (au niveau de la couche « présentation ») qui contribueraient à contourner le DNS existant …
De fait, une certaine confusion préside à ces opérations : le terme « multilinguisme » n’est pas approprié puisqu’il concerne la capacité d’une personne à parler plusieurs langues ; celui d’internationalisation non plus puisqu’elle est octroyée à l’intérieur du système dominant. On relèvera à ce propos le paradoxe souligné par un participant à la réunion : « Au FGI de Sharm-el-Sheikh, événement des Nations-Unies, seules les séances plénières (les plus générales) disposaient d’interprètes et ont été enregistrées. Les ateliers, soit 85% du temps, étaient en anglais et n’ont pas laissé de trace. C’était l’application pratique de l’engagement de l’ONU pour le multilinguisme … ».
Plusieurs questions sont subséquentes à cette évolution normative, citons-en au moins deux :
Des risques économiques pour le droit des marques (à titre d’illustration : un journal du matin devra très vite déposer « libération.fr » en plus de « liberation.fr » sous peine de le voir capté par un spéculateur).
Un nouvel « écart » par rapport aux institutions internationales : les ccTLD internationalisés seront commercialisés par ICANN et ses mandants selon une procédure rapide dite de « fast track », soit en dehors de la table ISO des codes-pays, sous l’égide de l’ONU mais avec le soutien déterminant de Google.
Que conclure à ce stade, sinon que le chemin est encore long vers une gouvernance de l’internet qui soit, conformément aux vœux du SMSI, réellement « multilatérale, transparente et démocratique ».

Séance(s) de « stock-taking » du Forum
L’art d’évaluer sans discuter [17]
Il y a quatre ans, les Nations-Unies ont créé avec le SMSI un dispositif doté d’un certain nombre de caractéristiques novatrices. Notamment, suite à de longs débats avait été reconnue la nécessité de réunir toutes les parties ayant un intérêt dans la gouvernance de l’Internet autour d’une même table pour creuser les questions ouvertes et avancer vers des solutions. Au cours de ses quatre années d’existence, l’IGF a fourni à ses participants, et à la communauté technique plus largement, nombre de points de discussion vis-à-vis de son format, de ses procédures, de ses résultats. Mais quand le moment fut venu d’évaluer s’il était souhaitable de continuer le Forum pour cinq années supplémentaires, l’IGF a échoué sous l’angle-même qui constitue sa nouveauté : le format.
La séance de stock-taking et d’évaluation (une double séance, en fait), a consisté en une suite d’interventions de trois minutes rigoureusement chronométrées, lues à voix hautes par des intervenants pré-inscrits en ligne sur une liste, se succédant à la tribune de la Summit Room. Bien que ces interventions aient en effet représenté les différents points de vues des parties prenantes, l’absence de tout dialogue et débat qui aurait pu faire ressortir les points obscurs ou controversés est tout à fait regrettable.
Il est difficile d’apprécier dans quelle mesure un format si opaque a contribué à la nature même des interventions ; on n’a pu que constater un ensemble de déclarations très floues, rendant hommage à l’approche multi-stakeholder et se félicitant de l’absence de prise de décision qui permettrait des échanges plus francs et ouverts. Cependant, pas une seule fois les intervenants n’ont eu le temps (et osé l’initiative ?) d’analyser plus dans le détail en quoi ces deux caractéristiques s’étaient concrétisées dans les réunions annuelles du Forum et en quoi, comparées à d’autres modèles, elles avaient contribué ou non à la qualité du débat sur la gouvernance de l’Internet. Vint Cerf, en vidéotransmission, a salué l’IGF comme « un ensemble remarquable de personnes profondément préoccupées par l’Internet et son utilisation à l’échelle mondiale » ; le ministre du Kenya Samuel Poghisio a souligné « les discussions et débats constructifs et l’échange ouvert d’idées » ; la représentante de l’Union Européenne, la Suédoise Maria Hall, a précisé que « c’est exactement ce que nous voulons, un lieu où la société civile, les entreprises, la communauté technique, et les gouvernements s’engagent dans un dialogue. L’IGF a produit des résultats sur tous les points énumérés dans son mandat », a-t-elle ajouté, « mais la somme de travail qui reste à faire ne peut qu’amener au renouvellement de celui-ci. »
L’ambassadeur chinois a fait entendre, sans surprise, la seule voix discordante. Chen Yin a affirmé, sans trop de détours, que « sans une réforme de l’IGF tel qu’il est [maintenant], il n’est pas nécessaire de lui donner une prolongation de cinq ans […] ; nous avons noté que les parties concernées, les pays en développement en particulier, espèrent que les questions de gouvernance de l’Internet pourraient être discutées au niveau de l’ONU, » - traduire : avec un retour à des procédures multilatérales plus classiques.

Séance « Questions émergentes »
L’emprise des réseaux sociaux [18]
La dernière séance plénière de l’IGF, traditionnellement réservée aux questions émergentes et aux visions du futur, a pris comme objet cette année les réseaux sociaux [19] . Les questions posées par l’animateur Simon Davies, de Privacy International, ont porté sur le développement des médias sociaux (réseaux sociaux, contenus générés par les utilisateurs, microblogging, outils de collaboration) et les questions qu’ils soulèvent par rapport à la confidentialité et à la protection des données personnelles, les règles applicables aux contenus, la liberté d’expression et les contenus illicites, ainsi que les licences d’utilisation établies par les grandes plateformes et les modèles commerciaux qu’elles sous-tendent. Autant de problèmes déjà bien identifiés, sinon résolus …
On a pu observer une certaine tendance à mettre l’accent sur les dangers plutôt que sur les bénéfices, peut-être à cause du cadrage initial du sujet par l’animateur lui-même (« Ce que je voudrais faire en premier c’est jeter un coup d’œil sur le côté le plus sombre, si l’on peut ainsi le définir, de ce qui émerge, certaines des menaces et des conséquences des types d’interaction sociale qui se passent sur le web 2.0 »). Dans ce cadre, l’intervention de la jeune Kenyane Grace Bomu, évoquant l’impact des réseaux sociaux sur les pratiques de marketing des pièces de théâtre dans son pays d’origine, a suscité une vague d’optimisme et d’approbation dans l’assistance et chez les autres intervenants – en particulier M. Poghisio, qui s’est vu demander une meilleure prise en compte par le gouvernement du Kenya des possibilités fournies par les réseaux sociaux en termes de diffusion de contenus locaux.
Quant aux remarques de la fondatrice de Global Network Initiative, Rebecca MacKinnon, elles ont été mitigées du fait des exigences du protocole (« Il m’a été demandé de façon très explicite de ne nommer aucun état membre de l’ONU … Je vais donc parler en général »), mais cependant transparentes (références aux acteurs inclues). Elles ont porté sur l’influence des gouvernements sur les activités et les acteurs des médias sociaux. Elle a notamment évoqué la responsabilité attribuée par les États aux réseaux sociaux quant aux contenus qui y sont hébergés et la traçabilité des dissidents politiques sur ces réseaux (du fait des types d’informations que les fournisseurs de services demandent pour obtempérer aux lois des différents pays).
La création d’un nouvelle « coalition dynamique » pour l’étude des réseaux sociaux et leur implications légales et sociales a été enfin annoncée par Max Senges, nouvel employé de Google et chair de la coalition « Internet Rights & Principles », en collaboration avec le délégué du ministère français des Affaires étrangères Bertrand de la Chapelle.
Conclusions
Le dispositif lui-même est-il le résultat ?
Si l’on doit en juger d’après les satisfecit exprimés durant la séance finale, le Forum sur la Gouvernance de l’Internet devrait obtenir en 2010 un renouvellement de son mandat pour cinq années supplémentaires. Nombre de questions se posent à ce stade, qui concernent non seulement l’évolution des sujets de discussion, mais aussi deux aspects procéduraux : la structure du dispositif lui-même et la nature des résultats produits.
L’absence de prise de décision qui caractérise l’IGF (il n’a même pas pouvoir de recommandation) sera très probablement conservée comme marque de fabrique et presque comme garantie que toutes les parties prenantes puissent exprimer leur vues avec des contraintes a minima. L’accent continuera d’être mis sur sa fonction d’apprentissage collaboratif, de mise à plat des controverses, de lieu de proposition informelle, mais on risque de rester « dans le ciel des idées ».
On ne voit pas pourquoi le statut du Forum devrait freiner la production d’un document structuré ayant valeur de rapport ou de recommandation, contenant des suggestions et propositions précises (faites à des organisations et des acteurs précis). Ceci n’entraverait en rien la pertinence de l’IGF en tant que forum de discussion et important lieu de réseautage, à l’intérieur et au travers des différents secteurs intéressés, mais donnerait une valeur ajoutée à ses résultats. Au stade actuel, le risque est gros de continuer à se féliciter de la nouveauté du dispositif, sans que ses résultats en termes de contenus soient clairement des briques sur lesquelles on puisse construire. Le dispositif serait alors en lui-même son résultat principal [20]] ; N’est-ce pas trop peu, pour presque deux mille participants mobilisés, une centaine d’ateliers et de réunions animés, une douzaine de coalitions dynamiques actives ? Il y a quatre ans, à ses débuts, l’IGF pouvait apparaître comme une victoire simplement du fait d’avoir réussi à se constituer dans sa forme actuelle. Aujourd’hui, au très probable début de sa deuxième vie, qui donc saisira les opportunités politiques d’en faire, comme toute procédure se devrait de l’être, un véritable outil de transformation des pratiques et d’amélioration des règles du jeu ? Peut-être les acteurs qui déclinent l’initiative dans des IGF régionaux, de plus en plus nombreux. À moins que le poids des grandes décisions, prises ailleurs, ne réduise ce Forum international à une aimable conversation entre vrais et faux naïfs, sous couvert de débats d’initiés.
 |